Rivista di etica e scienze sociali / Journal of Ethics & Social Sciences

pdfA la suite du livre La personne biojuridique (Paris, PUF, 2006), l’auteur continue dans Le devenir humain (Paris, PUF, 2011) sa réflexion sur les liens théorétiques entre la science et le droit.

Le projet de l’ouvrage est de réfléchir sur les différences éthiques entre une lecture déterministe de la nature et une lecture finaliste du monde créé. En d’autres termes, doit-on mettre au premier plan la science de la nature ou accepter l’existence des fins de la nature ?

Quatre traits fondamentaux sont retenus dans ce livre :

1) Origines animales et devenir humain - Quatre siècles après que la révolution scientifique eut paru rendre caduque toute spéculation téléologique, le flot incessant des découvertes s'est spectaculairement retrouvé en faveur du finalisme. Néanmoins, la fascination exercée par les découvertes scientifiques tend encore à reléguer toute finalité au musée de l’histoire. Plus encore, cet hymne à la causalité des scientifiques conduit à une réduction de l’homme à sa biologie la plus élémentaire, celle qu’il partage avec l’animal. En rebours, l’animal se trouve aujourd’hui placé au centre d’une grande attention juridique qui cristallise cet abandon de tout finalisme et consacre le déterminisme.

L’homme se situe dans l’ordre graduel de la nature. Toutefois, sa nature ne peut pas être connue avec une analogie uniquement scientifique. Les caractéristiques essentielles du vivant, décrit aujourd’hui à partir de l’atome et des gènes, ne doivent pas masquer l’essence propre de l’être humain. Il n’y a aucune ambigüité ontologique entre l’homme et le reste de du monde vivant. Les comportements bons et mauvais appartiennent structurellement à l’être humain. Les actions mauvaises sont encore de l’homme (et non d’une bête), même si elles vont contre sa nature essentielle. Le comportement des animaux, selon lequel le plus fort se maintient en vie, reste à un niveau primitif de la nature. La nature de l’homme, au contraire, a un haut niveau de raison dont la fin est l’achèvement d’une vie fondée sur la bonté morale ; une éthique de son devenir humain.

L’homme pense la vie car il remercie la vie ; penser est remercier. Il remercie le don de vie, car lui seul est animé d’une pensée sur sa mort. Heidegger joue à ce propos de l’expression allemande « denken ist danken » (penser est remercier) pour montrer que ‘Dire merci’ est ‘savoir penser’ car ‘dire merci’ signifie avoir reçu un don, donc de penser au donneur, de conserver de la gratitude pour le don. Penser la vie est le propre de la nature humaine, lui seul de tous les vivants dit merci au don de vie. Les animaux ne remercient pas, ils ne pensent pas la vie. Sans conscience du don de vie, ils n’ont pas une conscience réfléchie de leur mort ; ils sont pauvres de monde, weltram dit Heidegger. Certes les animaux ne sont pas sans monde (comme l’est l’eau ou la pierre) mais ils sont prisonniers de leurs environnements ; ils vivent sans la capacité de fantaisie, de bonté et de créativité que la dimension humaine possède. L’adéquation entre le milieu environnemental et l’homme n’est pas un simple jeu d’interactions mais une pensée sur le devenir humain.

2) La fabrique biotechnologique du devenir humain- L’essor des biotechnologies permet aujourd’hui non seulement de mieux soigner les humains mais aussi de les améliorer. Le célèbre cas de la qualification olympique en 2008 de l’athlète sud africain Oscar Pistorius (qui grâce à ses prothèses en carbone aurait un avantage sur les athlètes valides), nous montre l’enjeu des prouesses biotechnologiques. Cet exemple nous fait aussi comprendre qu’une humanité « améliorée » grâce aux modifications biotechnologiques appliquées sur le corps humain est désormais possible. Seulement, la création future d’hommes-robots remet en cause tout ce qui constitue l’éthique du devenir humain. L’homme est plus qu’un matériau malléable qu’on peut redéfinir et remanier.

Aujourd’hui, la science médicalise la mort. Elle promet de faire reculer le plus possible l’échéance fatale, elle perd alors de vue la valeur symbolique de la mort. La déconstruction clinique de la mort, qui veut qu’on ne meurt plus mais qu’on meurt seulement de quelques choses, aboutit à une vision mécanique (on remplace les pièces défectueuses du corps humain par des greffes, par exemple) de la vie.

La mort est aujourd’hui éloignée de la vie, on ne veut pas entendre parler de son inéluctabilité. La mort n’est plus dans la vie, elle n’aboutit plus à un dépassement de la finitude par la pensée. Ancrée dans la biologie, la mort donne une analyse matérielle de la vie, ce qui a pour résultat d’appauvrir notre monde culturel. La poursuite de l’existence terrestre est le seul but à atteindre, nos fins ultimes tombent devant l’impératif de la jouissance. La pensée est devenue une représentation informationnelle neuronale, le cerveau possède désormais le statut de contrôle de la vie (humaine/animale) comme le montre bien le concept de mort cérébrale. La biologisation de la culture et la médicalisation de la vie sont à l’œuvre.

3) La vulnérabilité du devenir humain- La fragilité de l’homme est à la source de cet appel à une humanité améliorée. Cependant, la vulnérabilité de l’humain est aussi constitutive de tout acte de culture. En opposition avec une nature où l’homme est un loup pour l’homme (selon l’expression de Lucrèce), la société civilisée prend soin des plus vulnérables. Aujourd’hui, la protection donnée aux enfants dans le domaine de la santé atteste heureusement de la fondamentale bienveillance de l’homme pour le plus faible. La vulnérabilité de l’homme est au cœur du devenir de son identité. Sur ce point, les découvertes de la génétique malmènent bien de nos convictions. Et la vulnérabilité de l’environnement de l’homme le met face à une nouvelle responsabilité.

La vulnérabilité de la vie terrorise nos esprits. Tout est techniquement entrepris pour faire oublier la mort, à défaut de la supprimer. La santé est le nouveau salut. L’espoir d’une vie saine remplace l’espérance placée dans une vie bonne. Le pouvoir sur la santé, le ‘biopouvoir’ selon la célèbre expression de Michel Foucault, se fonde sur le contrôle étatique de la santé. Il possède sa bonne et sa mauvaise face dans sa fonction de gardien étatique de ce qui est bon pour la santé de chacun. Il s’affirme pendant la seconde guerre mondiale. La bonne version du biopouvoir apparait en Grande Bretagne avec l’assurance sociale (Plan Beveridge, 1942) et la mauvaise version en Allemagne avec la solution finale (Conférence de Wannssee, 1942). Ils ont en commun d’ajouter une seconde fonction à l’Etat ; après celui d’assurer la sécurité politique (Etat moderne), l’Etat doit désormais assurer la sécurité sanitaire de ses citoyens. Le don de vie comme pensée dépassant la mort est bien évidemment inexistant dans ces deux hypothèses. Le discours est éminemment séculier. Mais comme Foucault l’a noté, dans les deux cas il s’agit d’assurer la sécurité et la santé de chaque existence humaine. L’effroyable volonté nazie d’extermination des juifs est exprimée dans un discours biologique qui semble emprunté aux éleveurs d’animaux. Dans ses tragiques conséquences, il est sans commune mesure avec la dignité du droit à la santé, mais force est de dire que tout deux ont un énoncé qui puise dans un discours biologique.

La déconstruction clinique de la mort plonge l’homme dans un devenir rivé sur son morcellement biologique. La médicalisation de la vie qui en découle fait éclater le sens du mot ‘vie’ qui, par un jeu eschatologique, semble devoir prendre le pas sur la finitude.

4) L’Eglise catholique et le devenir humain- Aucune religion ne dépend plus que le catholicisme, avec la doctrine de l'Incarnation, de la notion d'une position absolument centrale et singulière de l'homme dans le cosmos.

La sacralité de la vie est réaffirmée avec force dans l’encyclique Evangelium vitae (1995). Jean Paul II y loue toute bioéthique qui défend la « culture de la vie ». La vie humaine est toujours un Bien. Elle possède une valeur intrinsèque et tout corps humain en vie doit être respecté au nom de l’amour (caritas) pour la vie, lequel transcende les existences individuelles.

La protection de la nature sacrée de la vie humaine est une fin à poursuivre, mais les moyens pour y parvenir diffèrent selon les situations. La sacralité de la vie humaine est un principe indiscutable en soi (in dubio pro vita). La question porte alors sur son interprétation. Ce principe peut recevoir une interprétation stricte, on parle alors de tutiorisme. Le tutiorisme interdit toute action susceptible de mettre fin à la vie humaine : on ne prend pas de risque avec la vie humaine. On trouve ici une approche déterministe qui, mutatis mutandis, est équivalente à la théorie du ‘risque zéro’ dans l’application du principe de précaution dans l’environnement. L’adage in dubio pro vita peut cependant être interprété dans un sens plus large, on parle alors de probabilisme.

Dans le tutiorisme, la méthode de raisonnement pose la nécessaire protection de la vie par une déduction qui écarte les faits contingents. Dans le probabilisme, la logique est davantage inductive et elle procède avant tout d’une observation de la situation qui est éclairée à la lumière des principes. Pour en donner une image un peu réductrice mais explicite, le tutiorisme se place sur un plan vertical (du haut des principes qui déterminent la solution de faits) tandis que le probabilisme est situé dans un plan horizontal (qui vise des fins ultimes qui se révèlent dans une lecture tâtonnante des faits).

Le devenir humain est la conscience du don de vie, et du chemin à parcourir (par degrés) pour chaque vie humaine. Le déterminisme des comportements instinctifs et acquis s’arrête à l’existence biologique, en revanche l’homme a une vie qui a conscience de sa finitude : plus que la maîtrise du langage et l’outil, l’homme pense son devenir au-delà de la mort pour continuer la vie. Comme culture et comme espérance, la vie après la mort est pensée uniquement par l’homme ; elle donne àpdf l’homme un espace symbolique qui lui est propre. Le devenir de l’homme répond à l’ordre graduel de la vie. Chaque individu, étant un homme, se présente comme essentiellement de divers niveaux vers l’achèvement de son Etre humain. L’individu est un homme par un rapport analogique qui, par degrés, constitue son appartenance à l’humanité.

Ce sont donc ces divers aspects éthiques du devenir humain ; de l’homme face à Dieu, de l’homme face à la vulnérabilité de sa condition humaine, de l’homme face à la machine et de l’homme face à l’animal ; que l’auteur traite dans son dernier ouvrage, Le devenir humain.

 

 

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