Rivista di etica e scienze sociali / Journal of Ethics & Social Sciences

pdfLouis Lebret (Frère Louis-Joseph en religion) est né le 26 juin 1897 au Minihic-sur-Rance (Ille et Vilaine), dans un milieu mi-paysan, mi-marin. Son père est charpentier dans la Marine nationale. Il est décédé à Paris le 19 juillet 1966.

Ayant été son assistant au CNRS de 1954 à sa mort en 1966, je vous parlerai essentiellement de ce que j’ai compris de la vie et de l’œuvre de cet homme qui a été tout à la fois un homme d’action, un humaniste chrétien et un scientifique. Un bloc dont il n’est pas toujours facile de démêler les divers aspects. Si vous désirez aller plus loin dans sa vie et son œuvre, l’ouvrage de référence est la thèse de Denis Pelletier «Economie et Humanisme: de l’Utopie communautaire au combat pour le Tiers Mond : 1941-1966» paru en 1996 aux éditions du Cerf.

1. Lebret, l’homme d’action

Avant tout, cet ancien lieutenant de vaisseau, engagé volontaire en 1915, se bat pour les autres et pour faire aboutir ses projets.

1.1. L’organisateur de la pêche

La pêche a été, pour Lebret, la grande réalisation et l’action dans lesquelles il a trouvé sa méthode et sa voie. L’action de Lebret a un point de départ apostolique. Entré dans les ordres en 1923, il est nommé aumônier des pêcheurs breton en 1929. On lui demande de sauver des âmes dans ce milieu touché gravement par la crise et bien tenu par la C.G.T. Il va d’abord lancer la Jeunesse Maritime Chrétienne, un mouvement d’action catholique, mais il se rend très vite compte que l’apostolat seul n’accroche pas. Il crée alors en 1932 un Secrétariat Social Maritime. Lebret commence par le «social» mais pour connaître mieux la situation des pêcheurs, il lance une enquête dans 300 ports. Cette enquête reste peu technique mais c’est là que Lebret découvre l’efficacité de l’enquête de terrain, du travail méthodique à partir du terrain, de la connaissance du milieu.

Lebret crée un syndicat chrétien de marins à Saint-Malo qui concurrence la C.G.T. Il y rencontre E. Lamort, un patron pêcheur avec lequel il fonde un tandem particulièrement efficace et dont la stratégie se précise à partir de 1935. Lebret crée une Ecole Normale Sociale Maritime, puis le journal «La voix du marin». 1500 procès sont intentés aux propriétaires de bateaux. Au 300ème gagné, les patrons baissent les bras et préfèrent négocier.

Avec E. Lamort, Lebret développe et intensifie ses actions dans deux directions:

● Celle du syndicat en créant la Fédération Française des Syndicats Professionnels des Marins (qui existe toujours). C’est un syndicat mixte regroupant les matelots et les patrons pêcheurs. La C.G.T. sera obligée de suivre ce modèle syndical! Le syndicat veut organiser les campagnes de pêche dans chaque port, des comités locaux seront constitués pour réguler la pêche. Ces comités veulent une reconnaissance de leur action; elle leur sera donnée en 1935 par W. Bertrand (un ministre franc-maçon qui semble s’être bien entendu avec Lebret).

● Celle de l’organisation des comités interprofessionnels par espèce qui gérent la pêche à partir du marché et de ses spécificités. L’articulation entre l’action locale (syndicale) et verticale (les comités interprofessionnels) préfigure ce qui deviendra la Corporation des Pêches.

Jusqu’à la guerre, Lebret et Lamort généraliseront leur action, se battront pour la prise de mesures protectionnistes pour préserver les marchés français…. Leur action est officialisée par un décret de 1938 qui organise le secteur, parallèlement la SDN lui confie une mission d’étude sur les pêches mondiales.

Puis ce sera la création, pendant l’Occupation, de la Corporation des Pêches. Lebret n’a pas peur de l’étiquette corporatiste (il écrira même: «Les anticipations corporatives» et recevra à ce propos les félicitations de Perroux lui-même, à l’époque très corporatiste).

Pour lui, l’économie doit être dirigée et organisée; ce n’est pas à l’Etat de la faire (il doit déléguer ses pouvoirs) mais à la Corporation. Lebret est ainsi très à l’aise avec les premiers discours de la Révolution Nationale et rédige en 1941 les textes fondateurs de la Corporation et du Comité Corporatif des Pêches.

Mais, à partir de là, Lebret se désinvestit du secteur. Il crée Economie et Humanisme. Pour lui, tout semble en place et peut vivre sans lui; il part pour un autre chantier. Il revient à deux moments sur le dossier des pêches: en 1945, pour la mise au point de l’ordonnance qui reprendra l’essentiel des dispositions de 1941 abrogées en 1944, et en 1950, avec la publication d’un ouvrage de l’INSEE sur la pêcherie mondiale et le marché du poisson.

Il reste du mouvement des pêches, le travail de la Jeunesse Maritime Chrétienne, qui a formé des militants pour ce secteur pauvre en hommes de valeur, le Secrétariat Social Maritime et La Fédération Française des Syndicats Professionnels de Marins.

1.2. Le fondateur et directeur d’Economie & Humanisme

La fondation d’Economie & Humanisme est décidée à Pau en juillet 1940 où la débandade de l’armée française a amené Lebret. Il y rencontre Jean Marius Gatheron, haut fonctionnaire du Ministère de l’agriculture et Edmond Laulhère, chef d’une petite entreprise de postes de radio. Gatheron condamne le capitalisme qui a préféré l’or au pain et prône la reconstruction de l’économie à partir des communautés rurales de base. Laulhère, économiste autodidacte, prône un socialisme utopique qui reconstruirait l’économie à partir des besoins. Vont les rejoindre: Fr. Perroux qui à l’époque entreprend une relecture du Capitalisme et se passionne pour l’économie communautaire et le corporatisme, R. Moreux un ancien du mouvement de Saint-Malo et Gérard Esperet de la C.F.T.C.

Lebret avait déjà envisagé un centre d’étude dès 1938. Il désirait le nommer «Centre international d’étude du Marxisme». Il s’agissait moins d’étudier le Marxisme que de confronter la théorie aux deux faits qu’elle considérait comme étroitement liés: le fait économique et le fait humain. Le nom d’Economie & Humanisme trouve son origine dans cette intention.

Ce n’est cependant qu’en septembre 1941 les statuts de l’association Economie & Humanisme sont déposés à la préfecture des Bouches du Rhône. L’association à trois objectifs:

- Etudier par des enquêtes les réalités économiques, sociale et humaine.
- Provoquer des travaux scientifiques permettant de comprendre comment remettre l’économie au service de l’homme.
- Susciter dans les régions et les professions des techniciens et des professionnels capables de déterminer concrètement les conditions du bien commun.

C’est en 1942 qu’apparaît le Manifeste qui a été le tournant d’Economie & Humaine. Entièrement rédigé par Lebret, c’est un appel à tous ceux qui veulent connaître méthodiquement la donnée économique et sociale pour la transformer. Jusqu’à sa publication, on ne sait pas très bien ce qu’est Economie & Humanisme, sinon une équipe de dominicains et de laïcs. De son côté, Lebret collabore avec Vichy à propos de l’organisation des pêches et espère le faire contribuer à mettre en place une organisation corporative de l’économie. Ce n’est qu’en 1943 qu’il dénoncera dans une lettre au Maréchal Pétain la mise en place d’un corporatisme descendant bien différent du corporatisme associatif qu’il désire. Parallèlement, il tisse des relations avec le réseau de l’Ecole des cadres d’Uriage et Economie & Humanisme abritera à Ecully des juifs recherchés par la police. L’ancien de la Royale et l’ancien sympathisant AF, s’il a du mal à devenir un rebelle, sut toujours garder ses distances avec Vichy, il cherche plus des subsides qu’une collaboration. «Il faut, disait-t-il, en reprenant à son compte la formule d’un des dominicains membres de l’équipe d’EH, couchez avec l’Etat au nom de l’immanence et le faire cocu au nom de la transcendance».


Il faut attendre 1945 pour qu’Economie & Humanisme soit plus qu’un centre de pensée.

Economie & Humanisme apparaît alors comme un mouvement qui génère un des équipes de travail. Avec Jean Labasse, il collabore aux Nouvelles Equipes internationales, participe à la naissance du mouvement européen, tente sans succès de contrecarrer l’orientation droitière du MRP, puis se lie aux équipes de Vie Nouvelle.

Parallèlement, aux équipes locales d’Economie apparaissent des centres d’études: le CREDOC à Nantes, l’IMSAC à Marseille, l’Association dauphinoise d’étude des complexes sociaux à Grenoble, la SAGMA puis le CRESAL à Saint-Etienne, le CIEDEHL en Lorraine….

Ces équipes locales et ces centres d’étude ne sont pas à proprement parler des fondations Lebret. Il avait jeté une semence et d’autres la saisissaient et pour mettre en œuvre l’économie humaine. Ces équipes et ces centres sont très autonomes mais participent à l’association Economie et Humanisme. Ces groupes font appel à Lebret, à l’équipe centrale, pour des aides, des réflexions, des formations…. Toutefois, ils ne sont pas gouvernés par l’équipe centrale. Ils ne forment pas une fédération mais échangent entre eux, grâce aux sessions, à Thomas Suavet qui fait le lien avec Lebret et à «Efficacité», le bulletin qui est l’écho de ce qui se fait et se cherche. Ils sont financés localement ou par leurs membres. Ils prolongent la réflexion d’E.H., offrent des lieux d’expérimentation, ouvrent E.H. à des questions nouvelles. Leurs études concernent l’habitat, l’équilibre démographique, les budgets familiaux, les équipements…. Dans toute cette période, qui se clôt vers 1956-1957, il y a une grande foi dans la possibilité de déterminer, pour une collectivité territoriale donnée, par l’analyse et la mise en œuvre de la «méthode», les urgences et les priorités.

Cependant, par suite de sa structure complexe et des difficultés financières, Economie & Humanisme connaît de multiples crises successives mais toujours surmontées.

Il y avait dans Economie & Humanisme trois, sinon quatre entités distinctes: le Couvent qui réunissait tous les Dominicains travaillant avec E.H., un centre d’études qui vivait de ses travaux et auquel appartenait l’équipe du CNRS, l’association d’Economie & Humanisme et enfin la Revue Economie et Humanisme. De plus, les ordinaires des Provinces avaient un rôle statutaire dans l’association.

Des tensions apparaissent régulièrement entre ces entités et l’unité n’est maintenue que par la personne de Lebret. La principale crise sera celle du départ d’Henri Desroches; son ouvrage «La signification du Marxisme» suscite des réactions hostiles, sa position refusant une troisième voie entre le communisme et le capitalisme une levée de boucliers. Lebret, à travers ses réseaux, tente de le défendre mais lorsque Henri Desroches demande l’abandon de la structure du Centre d’étude empêtrée selon lui dans la méthodologie, c’est la rupture. Elle sera effective en janvier 1951. En fait, dès cette époque, Lebret a une préoccupation bien éloignée de celle de l’Henri Desroches de l’époque: le Tiers Monde.

1.3. L’expert en développement

En 1947, invité au Brésil, Lebret perçoit les problèmes posés par les pays en voie de développement et les considère comme plus importants que ceux que l’Europe affronte. A partir de 1952, il retourne plusieurs fois au Brésil et mène des investigations dans des Pays en voie de développement. Plusieurs pays ou Régions (Brésil, Sénégal, Colombie, Vietnam, Liban) lui confient l’analyse de leur situation économique et sociale et leurs projets de développement. Peu à peu, à travers une série d’enquêtes sur le terrain, Lebret va élaborer une dynamique concrète et systémique du développement et être une des grandes voix qui feront percevoir l’urgence des problèmes des pays en voie de développement.

Au Brésil il est à l’origine d’une société d’études la SAGMACS confiée à l’équipe d’EH du Brésil animé par Don Benvenuto de Santa Cruz. Par contre en dépit du grand congrès international sur l’Economie Humaine tenu à Sao Paulo en 1954 il ne parviendra pas à fonder pour l’Amérique Latine un centre équivalent à Economie et Humanisme. La CEPAL de Presbisch avec lequel il a des contacts réguliers occupe le terrain.

En France, pour devenir le support logistique des travaux concernant le développement est créée en 1957 la CINAM (Compagnie d’Etudes Industrielles et d’Aménagement du territoire). Lebret lui accorde son patronage. Il s’agit d’une société qui deviendra par la suite une SCOP dont les deux principaux initiateurs sont George Célestin et André Chomel, du Crédit Coopératif, mais c’est George Célestin qui abandonnant le Crédit Coopératif s’engage dans l’Aventure Puis en 1958, il fonde l’IRFED (Institut de Recherche et de Formation en vue du Développement) et avec Castro l’ASCOFAM (l’association mondiale de lutte contre la faim). Parallèlement est créé avec l’Abbé Pierre l’IRAMM pour le développement des communautés de base, il est dirigé par Y. Goussault. Des liens sont alors repris avec H.Desroches et son Collège Coopératif.

Lebret multiplie les voyages, lance des enquêtes, réalise des sessions de formation et crée notamment en Afrique et en Amérique latine de nombreux organismes et groupes relais de son action pour le développement solidaire. En dépit du drame qui fut pour lui la rupture entre Senghor et Mamadou Dia, il défend les dossiers du Sénégal auprès de De Gaulle.

Les réflexions de Lebret sur un développement solidaire seront synthétisées dans l’ouvrage «Suicide ou survie de l’Occident?» écrit en octobre 1958 et dans le second manifeste d’Economie et humanisme paru en 1959 «Pour une Civilisation Solidaire».

En 1960, Lebret lance la revue Développement et Civilisation et va à peu consacrer le principal de ses activités à des tâches d’Eglise: il accompagne Helder Camara au Concile comme expert, Paul VI officialise ce retour, il devient représentant du Saint-Siège à la Conférence de l’ONU sur l’application de la science et de la technique (1963), porte-parole du Saint-Siège à la Conférence sur le Commerce et le Développement (CNUCED).

A la demande de Paul VI, il fournit les analyses qui permettront la rédaction de l’encyclique Populorum Progressio, et toujours à la demande de Paul VI, prépare un projet d’Ecole des Nonces, sorte d’ENA pontificale qui donnerait aux Nonces une solide formation économique.

Pour le vingtième anniversaire de sa mort, une année Lebret a été organisée au Brésil. Au BIT, un grand colloque Lebret réunissant 300 personnes a eu lieu à Genève avec le concours de la CNUCED. Un viaduc porte son nom à Rio de Janeiro, une place à Lyon. Un fond Lebret regroupant toutes les archives de L.J. Lebret a été constitué à la Biobliothèque nationale.

2 . L’humaniste chrétien

Lebret a aimé la vie et les hommes. Il ne méprisait pas le bonheur de vivre. Il n’avait rien d’un ascète et affirmait «il est toujours permis de boire pourvu que ce ne soit pas nuitamment et seulement». Son plus beau compliment était, quand on avait bien bu et bien mangé, de vous dire «tu es digne de la marine». Au cours de ses voyages minutés, il sut toujours faire un détour pour aller déjeuner chez un ami ou coucher chez un autre.

Sa dernière parole fut pour célébrer la vie. Aux jeunes infirmières qui allaient l’anesthésier pour l’opération dont il ne reviendra pas, il dit en les désignant: «c’est beau la vie! il faut bourlinguer pour elle!».

2.1. Promouvoir l’Economie Humaine

Lebret est un humaniste qui croit en l’homme et à sa capacité de promouvoir un monde plus solidaire. Il admirait les réussites humaines. Dans son journal à propos d’un pauvre pêcheur brésilien il écrit «quand on regarde bien, un homme est le plus beau des paysages».

Comme Fr. Perroux, Lebret veut promouvoir une «économie pour l’homme, pour tout l’homme, pour tous les hommes». Il disputera d’ailleurs à Perroux la paternité de cette phrase et finalement, clin d’œil d’outre tombe ou reconnaissance de son emprunt, dans Popularum Progressio, il la fera attribuer par Paul VI à Maritain, ce qui mit Perroux dans une humeur massacrante.

Pour lui l’Economie Humaine doit reposer sur trois piliers :

- L’idéal communautaire
- Une hiérarchie des besoins
- La solidarité.

L’idéal communautaire

Pour Lebret, l’homme se construit dans les rapports sociaux, au sein de sa famille, de son village, de son quartier, de sa profession, de ses engagements. Dès Saint-Malo, il affirme la nécessité de cet enracinement. Il est en cela fidèle à la tradition catholique et rejette la philosophie individualiste de 1789. Il aura même beaucoup de réticences vis à vis du suffrage universel et pour la même raison condamnera le libéralisme.

«L’Utopie Communautaire» est au centre des réflexions de la première époque d’Economie et Humanisme. Lebret est influencé par Gatheron et Thibon mais contrairement à ce dernier, il croit au progrès et rejette son pessimisme. En ce qui concerne Gatheron, il est sensible à critique de François Perroux qui à l’époque qui lui reproche de rêver avec Gatheron à un retour au Moyen Age et à l’autosuffisance des communautés de base. La rencontre avec la communauté ouvrière de Boimondau de Marcel Barbu et l’influence du Père Loew contribue aussi à l’éloigner du ruralisme de Gatheron. Par contre, il refuse le communautarisme institutionnel prôné par François Perroux très engagé dans les projets corporatistes de Vichy. Pour Perroux, c’est à l’Etat de fonder les institutions corporatistes et de faire ressurgir la mémoire communautaire pour écarter le danger de l’individualisme destructeur du lien social. Pour Lebret, c’est l’engagement et le combat de chacun qui permet aux communautés de base d’exister et de se développer. Cette position le rapproche du personnalisme communautaire d’Emmanuel Mounier. Les contacts avec l’école des cadres d’Uriage puis ceux avec le groupe Esprit de Grenoble feront le reste.

L’économie des besoins

La première formulation de l’économie des besoins est apportée par Edmond Lhaulère.

Pour Lebret, l’homme a des besoins et c’est à partir d’eux que l’économie doit être organisée. Il les analyse à partir d’enquête mais aussi il les hiérarchise. Il distingue ainsi:

Les besoins primaires, ils sont essentiels. Ils permettent à l’homme d’assurer sa survie et sa dignité. Le besoin de sociabilité est pour Lebret un des besoins primaires essentiels. L’économie doit assurer en priorité leur satisfaction à chaque homme et à chaque peuple.

Les besoins secondaires, ils ne sont que de confort. Permis par le développement économique et imposés par la pression des sociétés contemporaines, ils sont devenus indispensables sans être pour autant nécessaires.

Les besoins tertiaires, ils permettent aux hommes de se dépasser. Ils sont tout aussi indispensables que les biens essentiels car leur satisfaction valorise l’homme. Lebret y met à la fois les besoins culturels mais aussi les besoins de beauté, de créativité…

Ces trois secteurs doivent pour Lebret être traités différemment, le moins prioritaire est celui des besoins secondaires, c’est pourtant celui que le capitalisme a le plus développé. En tant qu’économiste, j’ai toujours été très sceptique sur cette approche moralisante de l’économie mais elle va cependant avoir, au-delà de la vision humaniste, des conséquences importantes dans les démarches scientifiques de Lebret.

La solidarité

La solidarité sera au cœur de son action et de sa réflexion concernant le développement. Ici c’est sans doute son ouvrage «Suicide ou Survie de l’Occident» paru en 1958, sa version vulgarisée, le «Drame du Siècle» parue l’année suivante qui expriment le mieux la pensée de Lebret en ce domaine. Dans ces deux ouvrages, il dénonce l’inconscience des nantis: «le plus grand mal du siècle n’est pas la pauvreté des démunis mais l’inconscience des nantis».

Il y affirme le droit de tous les peuples au développement mais et au partage des ressources:

- L’humanité entière a des droits sur les matières premières possédées par un peuple
- L’humanité entière a droit aux avancées techniques et scientifiques
- L’humanité dépourvue a le droit d’attendre de l’humanité pourvue l’assistance technique et financière qui lui permettra d’échapper à la régression et de couvrir ses besoins essentiels.

«La totalité des ressources du monde doit être exploitée de telle sorte que l’humanité entière en soit la bénéficiaire» déclare-t-il en 1964 au nom du Vatican à la tribune de la CNUCED et il ajoute «ce sont tous les échanges qu’il faut aménager afin que chacun reçoive et donne». Il rejoint les grandes intuitions du Perroux de l’époque à propos de l’économie du don.

Une révolution complète s’impose beaucoup plus complète et universelle que les révolutions du passé. Il faut promouvoir une civilisation nouvelle «elle ne peut être que la civilisation du plus être dans l’équitable distribution de l’avoir». Lebret apparaîtra alors comme le porte-parole de ce que l’on nomma le «tiers-mondisme chrétien». Toutefois, à la différence de bien des tiers-mondistes, il ne se contente pas de dénonciation, il se bat sur le terrain et élabore des méthodes.

2.2. Promouvoir un Catholicisme intégral

Ce projet humaniste du Père Lebret est en permanence fondé par sa foi de chrétien et son désir de promouvoir un catholicisme prenant en compte toutes les dimensions de l’homme. Il s’oppose ainsi au «Catholicisme Social» qui ne prend pas suffisamment au sérieux le domaine économique et ses contraintes. Dès Saint-Malo, son action pour évangéliser les marins pêcheurs est aussi un combat pour transformer les conditions économiques de la pêche. Tout en affirmant la primauté du spirituel il refuse de s’y enfermer. Il prend en charge la totalité des problèmes qu’affrontent les marins pêcheurs. Il crée la JMC, rejoint les préoccupations de la JOC créée en Belgique Cardjin où encore celles de la JAC qui aura par la suite des relations très étroites avec Economie et Humanisme. L’humanisme intégral de Maritain débouche chez Lebret sur Christianisme intégral.

Il opère ainsi une véritable révolution dans le Catholicisme Social (sur les 40 premières Semaines Sociales aucune n’est centrée sur un problème économique, tout au plus, y trouve-t- on des analyses financières car posant des problèmes moraux à propos des taux d’intérêt et de la spéculation). Son influence sera aussi très grande sur les syndicalistes chrétiens, en les incitant à approfondir leurs connaissances économiques et à ne pas simplement se référer à l’enseignement social de l’Eglise. Les militants syndicaux chrétiens en contact avec Economie et Humanisme ont été de ceux qui ont fait transformer la CFTC en CFDT. La JAC sera la pépinière des futurs responsables de l’agriculture française.

En poursuivant son action pour une économie humaine et de développement, le Père Lebret n’a jamais eu ainsi l’impression de ne pas travailler pour l’Eglise. «Je suis, disait-il avec un sourire aux lèvres, le missionnaire des structures». Il ne cesse d’envoyer des notes à des Evêques et à Rome sur la situation du Monde, telle qu’elle lui apparaissait, sur l’action que devaient entreprendre les chrétiens face à cette situation, sur la stratégie que l’Eglise et l’ordre dominicain devraient avoir. Il souffre des lourdeurs de l’Eglise et de ses incompréhensions ou de ses lâchetés, il ne rompt jamais avec elle. «Plus, disait-il, on est attaché à l’Eglise par toutes ses fibres plus on acquiert une saine liberté pour la critiquer». Il y a chez ce Breton la liberté de parole d’un moine du Moyen Age. A Paul VI qui, dans une audience solennelle qui a consacré le recours en grâce de Lebret, lui dit «les choses ont bien changé pour vous Père Lebret», Lebret tout en regardant le faste de la salle, les gardes pontificaux les croix pectorales et les bagues des cardinaux répondit «Pour vous aussi très Saint-Père!».

2.3. Une spiritualité enracinée dans l’action

Ce qui permit à ce breton obstiné et têtu, qui reçut bien des coups et connut bien des échecs de continuer à tracer son sillon, c’est qu’il fut aussi un mystique. Mais à sa manière sans jamais la séparer de l’action. Il n’y eut jamais de coupure ni de tension entre la contemplation et l’action. «Je ne connais disait-il qu’une spiritualité : je marche». Il trouvait Dieu dans l’action. Certaines des pages de ses livres de spiritualité montrent qu’il a sans doute eu une connaissance de Dieu très profonde, une expérience mystique de son mystère et de ce qu’il sentait être son message.

3. Lebret le scientifique

3.1. Une élaboration scientifique enracinée dans l’action

Lebret est un empirique dont l’action fonde et permet son élaboration théorique. L’expérience précède la formalisation. Il n’ignore pas les théories économiques. Dans les années 1930, il a lu et annoté le Capital de Marx, il est aussi un des premiers français à s’intéresser à Keynes. En dépit de relations difficiles, il ne perd jamais le contact avec François Perroux. Il dialogue avec des experts tels Presbisch de la CEPAL ou Sébbrégondi de la SVIMEZ et élabore son approche de l’économie humaine en dehors de l’Université.

Pour comprendre le monde dans lequel il vit et les problèmes qu’il doit affronter, il multiplie les enquêtes et met au point des méthodes. Ses abondantes taxinomies ne sont pas le signe d’un manque de formalisation de sa pensée, elles lui permettent de dépasser les méthodes statistiques et les quantifications habituelles, elles lui fournissent des outils pour critiquer les grands modèles de développement. Ses collaborations à la mise en place de plan d’aménagement du territoire ou d’urbanisme lui font jeter des ponts entre la géographie humaine et l’économie, à rechercher comment au travers d’une structure spatiale s’établissent les relations entre les activités économiques et les populations. Sa participation à la mise en place de plan développement débouche sur l’élaboration d’une dynamique concrète du développement. A chaque étape il l’élargit l’approche économique et casse les barrières entre les disciplines. Certes il veut être reconnu en tant que scientifique, il est heureux de son poste au CNRS mais il dénonce la vanité des approches théoriques portant sur le développement, l’oppose à la fécondité d’un empirisme qui lui paraît être une étape nécessaire vers une théorie plus générale du développement. Lebret ne part pas d’une vision théorique, il affronte des problèmes de terrain et se donne une boite à outils pour résoudre ses problèmes. Tout en bricolant, il élargit l’horizon de l’analyse scientifique et ce qui en faisait autrefois un marginal le rend aujourd’hui plus recevable.

3.2. Une approche scientifique autonome

Dans son action Lebret ne cherche cependant pas à d’abord vérifier ou à confronter des hypothèses scientifiques à la réalité, il agit pour mettre en œuvre ses objectifs humanistes et religieux. Cependant il se refuse à déduire son élaboration scientifique de sa foi ou de ses convictions politiques, transposant la phrase de Saint Thomas: «En Philosophie, faisons de la Philosophie», il affirme: «En Economie, faisons de l’économie».

Il ne nie pas l’existence de relations entre ses convictions humanistes et sa foi, dans l’immen- se champ des investigations possibles, ses convictions et sa foi lui font porter son attention sur tel ou tel domaine plutôt que sur tel autre. Il peut y avoir des économistes, des géographes ou des sociologues chrétiens, il n’y a pas d’économie, de géographie ou de sociologie chrétienne. Sa démarche le met en porte-à-faux avec toute une partie des tenants de «doctrine sociale de l’Eglise» qui transforment le discours pastoral en hypothèses scientifiques. Pour lui l’Eglise a d’abord une tâche prophétique et la Révélation est une chose trop sérieuse pour qu’on en fasse l’ingrédient d’une théorie économique. Après tout, la science n’est qu’une longue série d’erreurs efficaces, elle ne dit pas le vrai mais ce qui est exact dans les conditions du moment et en fonction des outils dont elle dispose.

3.3. Des avancées méthodologiques fondamentales

Une méthode pour découvrir le réel.

Il reprend à sa manière un conseil de Saint Thomas, il disait: «Si tu veux savoir, va voir». Pour voir, il a mis peu à peu au point une méthode d’enquête dont les quatre tomes seront publiés aux PUF avec l’aide du CNRS entre 1951 et 1958. Il y présente successivement la démarche de l’enquêteur, l’enquête rurale, l’enquête urbaine et l’enquête en vue de l’aménagement du territoire. Il s’agit essentiellement d’outils et de conseils pratiques à la disposition de ceux qui veulent réaliser des enquêtes et pas simplement à celle des experts. Pour Lebret ces outils doivent permettre à tous les groupes qui agissent dans un milieu donné de mieux le comprendre. Ils serviront de support de l’enquête participation que développera par la suite un collaborateur d’Economie et Humanisme, Robert Caillot.

Même si Lebret l’a rarement évoqué, la multiplication des enquêtes de base et notamment des niveaux de vie le rapproche des monographies de Le Play qui, à la fin du XIXe Siècle, a, lui aussi, multiplié les enquêtes sur les familles notamment ouvrières. En dépit de similitudes dans la démarche, rien ne laisse supposer que Lebret s’est inspiré des travaux de Le Play. Le Play veut parvenir à une typologie des types de familles européennes et s’inscrit dans une perspective conservatrice. Lebret veut comprendre les tenants et les aboutissants des situations auxquelles sont affrontés les hommes d’aujourd’hui et comment les transformer.

Donner la primauté à l’approche territoriale

Lebret n’aura de cesse de «spatialiser» les résultats de ses enquêtes. Grâce une batterie de critères (qui varient en fonction de la nature de l’enquête), il divise les territoires en zones homogènes et y projettent les résultats de l’enquête. Il ne conçoit pas de résultats d’enquête que projetés sur une carte. Lorsqu’il étudie une région, il commence toujours par son survol en avion. Jean Labasse, le banquier géographe, a eu un rôle important dans le développement de la prise en compte du territoire dans l’approche scientifique de Lebret. Bien entendu les travaux sur l’aménagement du territoire seront décisifs. Dès 1951 il publie un article sur «l’aménagement du territoire une science nouvelle». En 1952 il est à l’origine avec Claudius Petit, du premier colloque scientifique sur l’aménagement du territoire. Sa rencontre avec George Sebbregondi un des fondateurs en Italie de la Svimez le fait passer de l’empirisme à l’énonciation d’une série de principes directeurs qui seront repris dans le Plan d’aménagement des Pays Bas et en 1958 publie le Guide pratique de l’aménagement du territoire.

L’approche territorialisée et concrète des phénomènes économiques, démographiques et sociaux, l’empêchera toujours de tomber dans les applications simplistes que firent certains de la théorie des pôles de développement et des industries industrialisantes de François Perroux. Pour Lebret ce n’est pas le «pôle» ou «les industries industrialisantes» qui permettent le développement mais la capacité de leur environnement à se saisir de leurs effets positifs.

Quantifier le qualitatif

Par des méthodes graphiques il chercher à « objectiviser » le qualitatif. Dans l’étude des niveaux de vie, il met en relation les aspects relevant des modes de vie et d’habitudes sociales avec les aspects plus quantifiables. Sa participation en 1953 à la commission des Nations Unies pour la définition des critères à prendre en compte dans l’étude des niveaux de vie sera déterminante. Le plus étonnant était sa méthode empirique et graphique qu’il utilisait pour mettre en relation les aspects quantitatifs et qualitatifs. Il élabore des graphiques en étoiles, que nous appelions les morpions, il superpose des calques en les éclairant par en dessous avec une lampe de grande puissance et essaie de comprendre les relations qu’il perçoit. Après sa mort, Benzecri se servira des éléments recueillis par L.J. Lebret au cours d’enquêtes sur les niveaux de vie au Liban pour mettre au point son analyse factorielle de données et Pierre Vergès sa méthode des graphes. Il manqua au Père Lebret l’informatique pour progresser dans la mathématisation du quantitatif.

Une approche interdisciplinaire

Son refus d’une coupure entre l’économique, le social ou encore le culturel a obligé Lebret à mettre en œuvre une démarche interdisciplinaire. Cette démarche ne vise pas chez lui à créer une nouvelle discipline. Bien avant que les entreprises généralisent la méthode du "groupe projet", il la met en oeuvre. Pour lui il s’agissait de réaliser une collaboration opérationnelle entre experts et chercheurs de disciplines différentes. Elle ne pouvait se réaliser qu’à partir d’un problème à résoudre. Il sera là aussi à l’origine d’une des premières rencontres sur le thème de l’interdisciplinarité, quelques dizaines d’années avant que le CNRS admette plus officiellement l’interdisciplinarité. Ici c’est sa capacité à faire travailler des équipes acquises dès l’époque de la Royale qui a été sans doute déterminante.

Une démarche systémique

Tous les économistes ont plus ou moins mis en œuvre une démarche systémique mais celle de Lebret a le plus de connivence avec les démarches structuralistes contemporaines. Lebret n’est pas cartésien. Il définit l’objet à étudier à partir de ses objectifs et non à partir de l’évidence de l’objet lui-même. Il veut voir d’abord l’ensemble, et refuse la démarche réductionniste. L’approche globale qui joue un très grand rôle dans toutes ses enquêtes, Lebret sait très bien qu’elle ne lui permettra pas de saisir l’ensemble du tout à étudier, toute une partie restera immergée mais elle lui fait mieux comprendre les grandes relations fonctionnelles. Il recherche le projet organisateur du tout et non des relations de causalités et ne va pas du simple au complexe. En dépit de la multiplication et de la minutie de ses analyses, il ne cherche pas à être exhaustif, il sélectionne ce qui est pour lui le plus pertinent pour son objectif.

Ces avancées méthodologiques toujours liées à l’action ont une conséquence importante: Lebret refuse de confiner la science dans la sphère des scientifiques. Non seulement il en fait des outils pour les experts mais aussi pour les à tous les militants qui désirent avoir plus d’efficacité. Il multiplie les sessions qui leur sont destinées, crée l’IRFED et va promouvoir les premiers travaux de pédagogie de l’économie.

Il a ainsi participé au développement d’un programme scientifique qui n’est pas prêt de s’arrêter: celui de mettre l’homme au cœur de la démarche scientifique.

Dans ce développement, il a rencontré les efforts d’un autre scientifique contemporain: François Perroux. Si leurs démarches ont pris des voies différentes, elles étaient le plus souvent complémentaires. Je ne peux en conclusion qu’évoquer ces complémentarités.

Perroux recherche une théorie générale qui mette le projet humain au centre de la science, il place les finalités humaines au cœur de sa théorie. Lebret élabore des méthodologies permettant de prendre en compte toutes les dimensions de l’humain. Perroux est à la recherche du dépassement de l’équilibre walarassien et débouche sur une analyse systémique ouverte. Lebret conçoit dans «Dynamique concrète du développement», les outils pour y parvenir. Perroux développe une théorie despdf coûts de l’homme, Lebret met au point des méthodes pour analyser les niveaux de vie et promeut une interdisciplinarité opérationnelle. Perroux introduit l’espace dans l’analyse économique, un espace polarisé et structuré, Lebret est un des pionniers de l’aménagement du territoire. Perroux élabore une théorie du don, Lebret analyse ce qui permettrait de parvenir à un monde plus solidaire et le défend dans les instances internationales et au Vatican. On pourrait prendre bien des exemples de cette complémentarité entre deux hommes qui n’ont cessé de tenter de dialoguer et de se disputer. Ces deux hommes de foi étaient trop différents, non seulement l’un était sourd et l’autre Breton, mais surtout quand l’un va tenter d’ouvrir la théorie économique à l’homme, l’autre, pour y parvenir va d’abord «bourlinguer». 

 

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